Billet d’automne et d’humeur : une commande vient d’arriver dans la messagerie de l’ordinateur

Je clique et lis. Un bât de modèle Balissandre en taille S, un tapis Couveton Pélican, une paire de Panillettes plus quelques menues bricoles.
Une jolie commande dans une période habituellement tranquille. Et un colis lourd, hors-gabarit, dont le port est toujours trop élevé.
Je vérifie l’adresse : Saint-Antonin-Noble-Val, dans les gorges de l’Aveyron. À 30 minutes au sud…
J’appelle aussitôt le client et lui suggère de faire la route vers nous pour récupérer son matériel en économisant le Colissimo, et boire un café par la même occasion.
Il est paysan, les gros travaux d’automne sont terminés, il accepte donc.
Je m’en vais en conséquence rassembler le matériel.
Nous ne sommes plus en été, toujours à courir entre l’atelier, les colis et le centre de tri postal. L’automne est doux, je savoure plus tranquillement cette vie d’artisan. Les rituels prennent plus de sens avec la lenteur.
Alors on va préparer cette commande : ouvrir la grangette où dorment les bâts déjà assemblés, choisir celui qui va partir, caresser avec tendresse ce bois blond de frêne. Se souvenir de la somme de petits gestes qu’il a fallu accomplir sur des planches brutes pour tenir entre ses mains un joli bât terminé, prêt à courir les chemins.
Ensuite poser le harnachement de cuir sans lequel il n’est pas de bât bien né.
Revoir Claire arrivant avec sa nouvelle Panillette juste cousue, toute fière de sa création.
18 ans de travail, de plans sur l’ordinateur, de prototypes, de découpes, de tests. Et 1600 de ces petits bâts partis sans crainte à l’assaut des sentiers les plus ardus.
J’écoute ces années qui se sont écoulées, avec la certitude du devoir accompli, et le bonheur d’occuper une petite place dans la course des siècles.
Je me souviens de ces dernières années de lycée, quand la pression sociale et parentale nous poussait à « faire des études », alors que mon premier choix, comme mes ancêtres, était de travailler dans la charpente navale en bois. Tant d’années à errer sur des voies incertaines, pour revenir au beau, au vrai.
Je revois ces jeunes charpentiers de 20 ans, rassemblés sur le toit de Notre-Dame pour la photo-souvenir, et leur fierté immense.
Puis le soir aux informations j’écoute certains lycéens d’aujourd’hui, à la porte du Bac, qui veulent tous devenir sociologues, et qui refusent toute sélection, ce qui va leur assurer après 5 ans d’études (prétendument « supérieures ») une place de commis chez MacDo. Et la pesante lâcheté de la majorité de la classe politique, qui n’osent pas, qui ne savent pas leur dire que la Nation n’a pas besoin de sociologues, mais de charpentiers.
En Suisse, 25% seulement des jeunes vont à l’Université, pour les études longues et spécifiques. Tous les autres sont dans les filières techniques, utiles au pays, ce qui explique peut-être pourquoi ils affichent seulement 2% de chômage. A 18 ans, 75% des jeunes Suisses sont au boulot, et gagnent leur vie.
Alors je soupèse ce bât qui va partir, ciselé dans notre petit atelier sous les chênes, et je me pense que c’est quand même bien plus beau qu’un bouquin de sociologie…