Voici quelques jours, dans un groupe Facebook, j’ai vu passer une publication dans laquelle une personne posait des questions aux autres membres du groupe concernant un bât qu’elle avait l’intention d’acquérir. Elle ne citait aucun constructeur en particulier mais sa question était bien orientée sur la notion de prix. A quelques virgules près, elle demandait : « Quelqu’un peut-il me conseiller sur le modèle de bât à acheter, car dans mes recherches sur internet je trouve ça très cher pour ce que c’est …».
Ce qui m’a bigrement interpelé en tant qu’artisan, c’est le « pour ce que c’est »… Je n’ai pas souhaité polémiquer sur le groupe mais j’ai toutefois invité la personne à venir passer une semaine dans notre atelier pour constater par elle-même le fameux « pour ce que c’est », afin qu’elle se rende compte, avec ses mains et ses heures de travail, quelle est l’importance du travail des autres. Je n’ai pas reçu de réponse, dommage…
Pour ceux qui pensent qu’un bât, c’est 4 bouts de bois et 2 bouts de ficelle, voici un rappel : un bât de modèle Bastillon, milieu de gamme chez Randoline, c’est 18 pièces de frêne, 4 pontets en laiton, une poignée de maintien en inox, 8 pièces de renfort en alu découpées au laser, 2 mousquetons, 11 plots-caoutchouc, 10 écrous longs, 16 boulons collet-carré, 16 écrous-freins, 4 pitons à œil, 1 tapis de bât complet avec feutre, plus un harnachement de cuir de qualité avec des boucleries inox. On passe sous silence le reste de la visserie.
On n’oublie pas que le bois sèche dans une grange depuis 5 ans, et qu’environ 30.000€ sont immobilisés à cet effet pour avoir toujours un bois de qualité. Quatre bouts de bois, certes, mais quatre bouts de bois bien secs payés voici 5 ans.
Cette énumération, c’est seulement la matière première. Car ensuite, ces quatre bouts de bois et deux bouts de ficelles, il faut les découper et les assembler, et ça ne fait pas en deux minutes. Sur la photo illustrant cet article, on voit 600 patins découpés destinés à habiller 60 Bastillons. Nous allons vous confier comment on fabrique le patin d’un Bastillon, la pièce la plus simple de ce modèle de bât. Il faut quand même 13 passes d’outillage pour créer cette modeste pièce. Tout est bien entendu fabriqué à la main, il n’y a aucun robot.
– Ecorcer une planche de frêne de 45 mm
– Découper à la scie circulaire des bandes larges de 85 mm
– Raboter ces bandes à l’épaisseur de 41 mm
– Dresser un chant à 90 degrés
– Scier la bande dressée à la largeur de 81 mm
– Dresser ce chant scié pour ramener la bande à 80 mm.
– Découper les deux extrémités de la bande à 90 degrés.
– Scier chaque bande en deux sur l’épaisseur avec la scie à ruban
– Raboter à 18 mm pour enlever les traces de scie
– Découper les bandes à la longueur finale du patin, soit 120 unités à 10 cm, 120 unités à 11 cm, 120 unités à 12 cm, 120 unités à 13 cm, 120 unités à 14 cm
– Percer chaque patin avec une mèche à deux étages pour créer un trou avec lamage
– Arrondir les 4 coins de chaque patin sur la ponceuse à disque
– Poncer avec la ponceuse à bande pour adoucir les arêtes
Et tout ça 600 fois…
Hors les 600 patins de cette série de 60 Bastillons il existe encore à tailler 120 traversiers, 240 arceaux, 60 planchettes centrales, 120 planchettes-porte-plots, qui sont des pièces beaucoup plus complexes qu’un simple patin.
Quand toutes ces pièces ont été découpées, elles sont stockées sur étagères, puis assemblées quand arrive la commande du client et ce sont encore deux heures de travail.
Et pourtant, malgré ces semaines entières de boulot, c’est toujours un grand bonheur de voir naître entre ses mains un petit bât, qui demain partira sur les chemins.
Alors c’est vrai, le « pour ce que c’est » a du mal à passer…
